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    Normalité systémique

    9 juin 2020, 07h46

    On a beaucoup parlé de retour à la normale la semaine dernière — le retour à la vie comme elle était avant. On aussi beaucoup parlé de racisme systémique. Et d’inquiétude sur les technologies de traçage individuel. Très souvent sans trop se rendre compte que les trois sujets sont liés. Une réflexion de Clément Laberge.

    Normalité systémique Photo: Clément Laberge

    Parce que la normale, c’est le confort que nous procure le système dans lequel on vit. Ce n’est pas seulement les rencontres de familles, les accolades, l’ouverture des magasins et des restaurants, c’est aussi, pour certains, les horaires de travail difficiles, les revenus parfois inférieurs à la Prestation canadienne d’urgence, etc.

    La vie normale, c’est surtout le résultat de l’ensemble des processus qui nous permettent de vivre sans se poser trop de questions. Ce sont les automatismes autour desquels notre vie collective s’organise. C’est un système.

    Et on sait tous qu’aucun système n’est parfait.

    On sait tous qu’un système, en automatisant certaines décisions, se trouve à avantager certains types de personnes et que d’autres s’en trouvent pénalisés. Le plus souvent, cette injustice n’est pas intentionnelle et ne s’explique pas par des décisions malveillantes. Elle est plutôt le résultat d’une somme de facteurs, de petits automatismes et d’habitudes, souvent imperceptibles, qui en s’additionnant les uns aux autres, ont pour effet de faire pencher les choses trop souvent du même côté.

    Comme quand on nous assure qu’aucune variable raciale n’est prise en compte dans l’algorithme qui détermine le prix d’une assurance, par exemple, mais que le code postal de résidence de l’assuré en est une — et que cela a très souvent la même signification. Personne n’a été délibérément raciste en programmant l’algorithme, mais le résultat s’en trouve quand même affecté.

    On constate généralement les injustices (le résultat) avant de pouvoir comprendre à quoi elles tiennent (la cause). C’est ainsi parce que ce n’est pas toujours facile de détricoter un système pour comprendre à quels endroits du processus les biais apparaissent. C’est de plus en plus difficile à mesure que les systèmes se complexifient. Les causes apparaissent souvent insaisissables de prime abord, mais leurs effets sont là, tangibles.

    Et les injustices ne sont évidemment pas seulement de nature raciale, et elles peuvent s’additionner les unes aux autres (basées sur le genre, sur l’âge, l’éducation, les handicaps, etc.)

    L’analyse des processus sur lesquels s’appuient les décisions et la recherche des sources d’injustices devraient être un travail constant — une priorité, en particulier pour les gouvernements. C’est un rôle qui pourrait par exemple être confié conjointement au Protecteur du citoyen et au Vérificateur général.

    Malheureusement, on part de très loin au Québec dans ce domaine. Plus ou moins qu’ailleurs ? Je ne sais pas… mais pensez-y bien : on a géré plus de 100 jours de pandémie — où chaque information et chaque minute comptait pour sauver des vies — en appuyant les décisions sur des rapports transmis par fax et par la poste !

    Si on n’avait pas compris les impacts d’un système aussi archaïque sur la santé publique avant cette semaine (et le coup de poing sur la table du premier ministre), il n’est pas étonnant qu’on ait encore du mal à comprendre le sens du mot systémique dans d’autres contextes et sa portée dans l’analyse des injustices sociales, en général, et raciales, en particulier.s

    Il faut non seulement qu’on soit capables de reconnaître qu’il y a des injustices au Québec… mais aussi que notre système — notre normalité — n’y soit pas étranger. Ce ne devrait pas être un tabou.

    Brian Miles a raison de dire dans son éditorial du 6 mai que « Le fait de l’affirmer ne fait pas de nous des racistes ou des traîtres à la nation. C’est plutôt l’expression d’une aspiration d’équité pour tous et le témoignage de notre maturité collective. »

    Je suis optimiste.

    La résistance à laquelle on assiste au sujet des technologies de traçage (pour la COVID, et plus largement) me donne espoir que nous serons capables de franchir cette étape au cours des prochains mois.

    J’ai confiance, parce que c’est justement la crainte d’être victimes des erreurs d’analyse qui nous rend méfiants à leur égard.

    C’est une occasion pour les privilégiés d’expérimenter la crainte d’être du mauvais côté de l’erreur systémique.

    Le débat public sur les technologies de traçage et leur encadrement devrait donc aussi être pensé de manière à nous éduquer sur les biais inhérents à tout système de traitement d’information — et donc comme une occasion de démystifier la dimension systémique des inégalités.

    Il me semble que ce serait une belle occasion de faire d’une pierre deux coups.

    Se réjouir du retour à la normale aujourd’hui, c’est aussi reconnaître un privilège : celui de ne pas trop souffrir de l’organisation actuelle de la société.

    C’est reconnaître que la vie normale est, pour nous, synonyme de confort. Ce n’est pas le cas pour tout le monde.

    Ce privilège qui devrait nous obliger à écouter encore plus attentivement ceux qui ont plus de mal que nous à se réjouir du retour à cette normalité.

    Pour se réjouir décemment, il faut écouter, et agir.

    Clément Laberge est consultant indépendant en éducation, culture et technologies.

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